dimanche 20 décembre 2015

Le rôle du travail, le karma yoga


Inclure la conscience extérieure dans la transformation est d’une importance capitale dans notre yoga ; la méditation ne peut pas le faire. La méditation ne peut agir que sur l’être intérieur. Le travail est donc d’une importance primordiale, mais il doit être accompli dans l’attitude juste et dans la conscience juste. Il est alors aussi fructueux que n’importe quelle méditation.

L’une des grandes utilités du travail est de mettre la nature à l’épreuve et de placer le sâdhak face à ses imperfections de son être extérieur qui autrement auraient pu lui échapper. Garder un travail aide à conserver l’équilibre entre l’expérience intérieure et le développement extérieur. Sinon, on risque de trop pencher d’un coté, de manquer de mesure et de pondération. De plus, il est nécessaire de poursuivre la sâdhanâ du travail pour le divin, parce que finalement elle permet au sâdhâk de faire passer dans la nature et dans la vie extérieures le progrès réalisé intérieurement et elle contribue à l’intégralité de la sâdhanâ.

Il peut être nécessaire pour un individu de se plonger dans la méditation pendant un certain temps et par là-même d’interrompre son travail ou de lui donner une importance secondaire ; mais ce ne peut être que dans certains cas individuels et pour une retraite temporaire. Une cessation complète du travail et le retrait total en soi-même sont rarement à conseiller ; ceci peut encourager un état trop excessif et visionnaire où l’on vit dans une sorte de monde intermédiaire d’expériences purement subjectives sans avoir de prise solide sur la réalité extérieure ni sur la Réalité suprême, et sans utiliser correctement l’expérience subjective pour créer un lien solide, puis l’unification, entre la Réalité suprême et la réalisation extérieure dans la vie.

On peut faire n’importe quel travail en le considérant comme un domaine d’application pour pratiquer l’esprit de la Guîtâ.

Par « travail » je ne veux pas dire l’action faite dans l’ego et dans l’ignorance, pour la satisfaction de l’ego sous la poussée du désir radjasique. Il ne peut pas y avoir de karma yoga sans la volonté de se débarrasser de l’ego, du radjas et du désir, qui sont les seaux de l’ignorance. Je ne veux pas parler non plus de philanthropie ni de service à l’humanité ni de tous les autres buts moraux ou idéalistes que le mental humain substitue à la vérité profonde des œuvres.

Par « travail » j’entends l’action faite pour le divin - pour le Divin seul et rien d’autre. Naturellement, ce n’est pas facile au début, pas plus que ne le sont la méditation profonde et la connaissance lumineuse, ni même l’amour et la vraie bhakti. Mais comme le reste, le travail doit être entrepris dans l’esprit et l’attitude véritables, avec la volonté juste en soi, et toutes les autres choses viendront d’elles-mêmes.

En général les individus travaillent et vaquent à leurs affaires sous l’impulsion des mobiles ordinaires de l’être vital : nécessité, désir de la richesse, de la réussite, d’une situation en vue, du pouvoir ou de la renommée, ou encore besoin d’agir et plaisir de manifester ses capacités ; ils réussissent ou échouent selon leurs possibilités, leur puissance de travail et la fortune bonne ou mauvaise qui est la conséquence de leur nature et de leur karma. Quand on entreprend le yoga et que l’on désire consacrer sa vie au Divin, ces mobiles ordinaires de l'être vital ne peuvent plus avoir leur pleine liberté d’action ; ils doivent être remplacés par un autre mobile, principalement psychique et spirituel, qui permettra au sâdhâk de travailler avec autant de force qu’auparavant non plus pour lui-même, mais pour le Divin.

Tout devrait être fait tranquillement du dedans : travailler, parler, lire, écrire, comme faisant partie de la vraie conscience, non dans un mouvement dispersé et agité de la conscience ordinaire.
L’idée de grandeur ou de petitesse est tout à fait étrangère à la vérité spirituelle. Spirituellement rien n’est grand ni petit. Ces conceptions rappellent celles des hommes de lettres qui pensent qu’écrire un poème est un travail élevé et fabriquer des chaussures ou faire la cuisine est un travail petit et bas. Mais tout est égal au regard de l’Esprit et seul importe l’attitude intérieure dans lequel le travail est fait.

Il est exagéré de dire que l’on peut entrer dans le courant de la sâdhanâ que par le travail. On peut y entrer aussi par la méditation et par la bhakti, mais le travail est nécessaire pour entrer ans le fort du courant et de ne pas dériver vers la berge où l’on tournerait en rond.

Dans l’une des deux voies du Yoga par les Œuvres, le Pourousha se sépare de la Prakriti, l’être intérieur silencieux de l’être extérieur actif, de sorte que l’on a deux consciences, ou une conscience double : l’une, en arrière, qui surveille, observe, maîtrise et transforme l’autre, celle qui est active au premier plan. Mais là aussi il faut vivre dans une paix et un silence intérieurs et accomplir les actions comme si elles étaient quelque chose à la surface.

Divers extraits de Lettres sur le Yoga

samedi 5 décembre 2015





vendredi 24 juillet 2015

Les chaînes (partie 3)

La liberté est la loi de l’être en son unité illimitable, le maître secret de la Nature tout entière. La servitude est la loi de l’amour en l’être qui se donne volontairement pour servir le jeu de ses autres « moi » dans la multiplicité.

Quand la liberté travaille dans les chaînes et quand la servitude devient une loi de la Force et non de l’Amour, la vraie nature des choses est déformée et le mensonge gouverne l’action de l’âme dans l’existence.

La Nature part de cette déformation et joue avec toutes les combinaisons qui peuvent en résulter avant de lui permettre d’être rectifiée. Ensuite, elle rassemble l’essence de toutes ces combinaisons en une nouvelle et féconde harmonie d’amour et de liberté.

La liberté vient d’une unité sans limites, car tel est notre être véritable. Nous pouvons trouver en nous-mêmes l’essence de cette unité ; nous pouvons aussi devenir conscients de son jeu en union avec tous les autres. Cette double expérience est le dessein intégral de l’âme dans la Nature.

Quand nous avons réalisé en nous-mêmes l’unité infinie, alors, nous donner au monde est liberté parfaite et empire absolu.

Infinis, nous sommes affranchis de la mort, car la vie devient un jeu de notre existence immortelle. Nous sommes affranchis de la faiblesse, car nous sommes la mer tout entière jouissant des myriades de chocs de ses vagues. Nous sommes affranchis du chagrin et de la douleur, car nous apprenons à harmoniser notre être avec tout ce qui le touche et à trouver en toute chose l’action et la réaction de la joie de l’existence. Nous sommes affranchis des limitations, car le corps devient un jouet de l’esprit infini et apprend à obéir à la volonté de l’âme immortelle. Nous sommes affranchis de la fièvre du mental nerveux et du cœur, et cependant nous ne sommes pas contraints à l’immobilité.

L’immortalité, l’unité et la liberté sont en nous, attendant notre découverte ; mais pour la joie de l’amour, Dieu en nous sera toujours la Multitude.

Extrait de Aperçus et Pensées

vendredi 15 mai 2015

Les chaînes (partie 2)


La mort est la question que la Nature pose continuellement à la vie pour lui rappeler qu’elle ne s’est pas encore trouvée elle-même. Sans l’assaut de la mort, la créature serait liée pour toujours à une forme imparfaite. Poursuivie par la mort, elle s’éveille à l’idée d’une vie parfaite et en cherche les moyens et la possibilité.

La faiblesse pose la même épreuve et la même question aux forces, aux énergies et aux grandeurs dont nous nous glorifions. Le pouvoir est le jeu de la vie ; il en donne la mesure et révèle la valeur de son expression. La faiblesse est le jeu de la mort qui poursuit la vie dans son mouvement et fait sentir les limites de l’énergie qu’elle a acquise.

Par la douleur et le chagrin, la Nature rappelle à l'âme que les plaisirs dont elle jouit sont seulement un faible reflet de la joie réelle de l’existence. Chaque souffrance, chaque torture de notre être contient le secret d’une flamme d’extase, devant laquelle nos plus grandes jouissances sont comme des lueurs vacillantes. C’est ce secret qui fait l’attraction de l’âme pour les grandes épreuves, pour les souffrances et les expériences terribles de la vie, alors même que notre mental nerveux les abomine et les fuit.

L’agitation fébrile et le prompt épuisement de notre être actif et de ses instruments d’action sont le signe de la Nature que le calme est notre vrai fondement et que l’excitation est une maladie de l’âme. La stérilité et la monotonie du calme pur et simple sont aussi le signe de la Nature que le jeu de l’action sur cette base inaltérable est ce qu’elle attend de nous. Dieu joue à jamais et n’est pas troublé.

Les limitations du corps sont un moule ; l’âme et le mental doivent se verser en elles, les briser et les refaçonner constamment en de plus vastes limites, jusqu’à ce que soit trouvée la formule d’accord entre cette finitude et leur propre infinité.

Extrait de Aperçus et Pensées
En illustration : une photo de Laurent Zylberman

mercredi 15 avril 2015

Les chaînes (partie 1)


Le monde entier aspire à la liberté, et pourtant chaque créature est amoureuse de ses chaînes. Tel est le premier paradoxe et l’inextricable nœud de notre nature.

L’homme est amoureux des liens de la naissance ; aussi se trouve-t-il pris dans les liens jumeaux de la mort. Dans ces chaînes, il aspire à la liberté de son être et à la maîtrise de son accomplissement.

L’homme est amoureux du pouvoir ; aussi est-il soumis à la faiblesse. Car le monde est une mer et ses vagues de force se heurtent et déferlent sans cesse les unes contre les autres ; celui qui veut chevaucher la crête d’une seule vague doit s’effondrer sous le choc de cent autres.

L’homme est amoureux du plaisir ; aussi doit-il subir le joug du chagrin et de la douleur. Car la félicité sans mélange n’existe que pour l’âme libre et sans passion ; mais ce qui poursuit le plaisir dans l’homme est une énergie qui souffre et qui peine.

L’homme est assoiffé de calme, mais il a faim aussi des expériences d’un mental agité et d’un cœur inquiet. Pour son mental, la jouissance est une fièvre, le calme, une monotone inertie.

L’homme est amoureux des limitations de son être physique, et cependant il voudrait avoir aussi la liberté de son esprit infini et de son âme immortelle.

Et quelque chose en lui éprouve une étrange attraction pour ces contrastes. Pour son être mental, ils constituent l’intensité artistique de la vie. Ce n’est pas seulement le nectar, mais le poison aussi qui attire son goût et sa curiosité.

Il existe une signification pour toutes ces choses et une délivrance de toutes ces conditions. Dans ces combinaisons les plus folles, la Nature suit une méthode, et ses nœuds les plus inextricables ont leur dénouement...

Extrait de Aperçu et Pensées

mardi 17 mars 2015

La Foi - Article en plusieurs parties - Partie 1



La façon dont le Divin travaille, n'est pas celle que le mental égoïste désire ni même approuve. Car le Divin se sert de l'erreur pour atteindre à la vérité, de la souffrance pour arriver à la béatitude et de l'imperfection pour obtenir la perfection. 

L'ego ne voit pas où il est conduit; il se révolte contre la direction, perd confiance, perd courage. Ces défaillances importeraient peu, car le divin Guide intérieur n'est pas offensé par notre révolte, pas décou­ragé par notre manque de foi ni rebuté par notre faiblesse; il a tout l'amour de la mère et toute la patience de l'instructeur. 

Mais en retirant notre assentiment à sa direction, nous perdons conscience de son bienfait, bien que nous ne perdions pas tous ses effets actuels et certes pas le résultat final. Et nous retirons notre consentement parce que nous n'arrivons pas à distinguer notre Moi supérieur du moi inférieur à travers lequel il prépare sa révélation. 

En nous-mêmes, comme dans le monde, nous ne pouvons pas voir Dieu à cause de ses procédés, et surtout parce qu'il travaille en nous en se servant de notre propre nature et non par une suite de miracles arbitraires. 

L'homme demande des miracles afin d'avoir la foi ; il veut être ébloui pour voir. Cette impatience, cette ignorance, peuvent devenir la cause d'un grand danger ou d'un désastre si, dans notre révolte contre la direction divine, nous faisons appel à une force dévoyée, plus satisfaisante pour nos impulsions et nos désirs, et lui demandons de nous guider en lui donnant le Nom divin. 

Extraits de La Synthèse des Yogas

samedi 21 février 2015