dimanche 11 septembre 2011

Foi et Shakti (Article en plusieurs parties - partie n°5)

Le progrès du yoga est semblable à un lent cheminement qui part de l'ignorance mentale et passe par des formations imparfaites pour aboutir à un fondement de connaissance parfait et à une connaissance grandissante.

Dans ses parties plus positivement satisfaisantes, c'est un mouvement qui va d'une lumière à une autre lumière plus vaste, et il ne peut cesser jusqu'à ce que nous arrivions à la suprême lumière de la connaissance supramentale.

Les mouvements du progrès mental sont nécessairement mélangés à une proportion d'erreur plus ou moins grande, mais nous ne devons pas permettre à notre foi d'être déconcertée par la découverte de ces erreurs, ni imaginer que notre foi première en l'âme n'est plus valable sous prétexte que les croyances intellectuelles qui nous avaient aidés étaient trop hâtives et trop tranchantes. L'intellect humain a trop peur de l'erreur, justement parce qu'il est trop attaché à un sentiment prématuré de certitude et que son ardeur est trop empressée d'arriver au sommet absolu de ce qu'il croyait avoir saisi de la connaissance.


Plus notre expérience de nous-même grandit, plus nous nous apercevons que même nos erreurs étaient des mouvements nécessaires ; qu'elles apportaient avec elles et déposaient leur sédiment de vérité ou leur suggestion de vérité, et qu'elles avaient aidé à la découverte ou prêté leur appui à un effort nécessaire, et que les certitudes qu'il nous faut abandonner maintenant avaient tout de même leur validité temporaire dans le progrès de notre connaissance.

L'intellect ne peut pas être un guide suffisant dans la recherche de la vérité et de la réalisation spirituelles, et, pourtant, il doit être utilisé dans le mouvement intégral de notre nature. Par conséquent, même si nous devons rejeter les doutes paralysants ou le scepticisme purement intellectuel, l'intelligence chercheuse doit néanmoins s'entraîner à une large remise en question, à une rectitude intellectuelle qui ne se satisfait point des demi-vérités, des mélanges d'erreurs ou d'approximations et, surtout, plus positivement et plus utilement, elle doit être toujours prête à aller de l'avant et à passer des vérités déjà acquises ou acceptées à des vérités rectificatives plus vastes, plus complètes, plus transcendantes, que tout d'abord elle avait été incapable d'accepter, ou peut-être même peu encline à envisager. Une foi pratique de l'intellect est indispensable - non pas une croyance superstitieuse, dogmatique, limitative, qui s'accroche à chaque support et à chaque formule temporaires, mais un large assentiment aux suggestions successives et aux étapes progressives de la Shakti : une foi fixée sur les réalités et qui s'avance des réalités moindres vers des réalités plus complètes, prête à jeter bas tous les échafaudages pour retenir seulement la vaste structure qui grandit.

Une shraddhâ constante, une foi, un consentement constants du coeur et de la vie sont également indispensables. Mais tant que nous sommes dans la nature inférieure, le consentement du coeur est teinté d'émotions mentales, et les mouvements de la vie s'accompagnent d'un sillage de désirs troublants et de tensions. Or, les émotions mentales et le désir amènent la confusion, ils altèrent plus ou moins grossièrement ou subtilement la vérité et la déforment, et, toujours, ils apportent quelque limitation ou imperfection dans la réalisation que le coeur et la vie peuvent avoir de la vérité. Le coeur aussi, quand il est dérangé dans ses attachements et ses certitudes, troublé par des déconvenues ou des échecs, convaincu d'erreur, ou lorsqu'il s'est engagé dans la lutte qui l'enjoint à dépasser ses positions assurées, il a ses traînardises, ses lassitudes, ses chagrins, ses révoltes, ses résistances qui entravent le progrès. Il doit apprendre à avoir une foi plus large et plus sûre et, au lieu de répondre par des réactions mentales, donner une acceptation spirituelle calme ou vibrante aux manières et aux mesures de la Shakti - une acceptation qui, en fait, est l'assentiment d'un Ananda de plus en plus profond à tous les mouvements nécessaires, un empressement à quitter les vieilles amarres pour avancer toujours plus loin vers la félicité d'une perfection supérieure.

Le mental-vital doit donner son assentiment aux impulsions, aux activités et aux mobiles successifs de la vie qui lui sont imposés par le pouvoir-guide comme des aides ou des terrains de développement de la nature ; il doit donner son assentiment aussi aux mouvements successifs du yoga intérieur, mais il ne doit avoir nul attachement et ne demander nulle part de halte ; toujours, il doit être prêt à quitter les vieilles urgences et à accepter, avec le même assentiment complet, des activités et des mouvements nouveaux plus élevés ; et il doit apprendre à remplacer le désir par un vaste Ananda clair dans toutes les expériences et dans toutes les actions. Comme la foi de l'intelligence, la foi du coeur et la foi du mental-vital doivent être capables de se rectifier, s'élargir et se transformer constamment.

Essentiellement, cette foi est la shraddhâ secrète de l'âme ; elle émerge de plus en plus à la surface et s'affermit, s'entretient, s'accroît avec la solidité et la certitude grandissantes de l'expérience spirituelle. Ici aussi, cette foi en nous doit être sans attachement ; elle doit se mettre à la disposition de la Vérité et être prête à changer, à élargir sa compréhension des expériences spirituelles, à corriger les idées erronées ou à demi vraies qu'elle pouvait avoir et à recevoir des interprétations plus illuminatrices, à remplacer les intuitions insuffisantes par des intuitions plus suffisantes et à refondre en des combinaisons plus satisfaisantes des expériences qui, sur le moment, avaient semblé définitives et satisfaisantes, en les combinant d'une façon plus satisfaisante à des expériences nouvelles, des largeurs et des transcendances plus vastes. Dans le domaine psychique surtout et les autres domaines intermédiaires, les possibilités d'erreurs fourvoyantes et souvent captivantes sont considérables ; c'est ici que même une certaine somme de scepticisme positif a son utilité, et, en tout cas, une grande précaution et une rectitude intellectuelle scrupuleuse, mais non le scepticisme du mental ordinaire qui équivaut à une négation paralysante.

Dans le yoga intégral, les expériences psychiques (surtout celles qui s'associent à ce qu'on appelle souvent “occultisme” et qui tiennent du miraculeux) doivent être complètement subordonnées à la vérité spirituelle et s'en remettre à elle pour être interprétées, illuminées, autorisées. Mais même dans le domaine purement spirituel, il existe des expériences partielles et, bien qu'attrayantes, elles n'acquièrent leur validité et leur signification complètes ou leur application correcte que quand nous parvenons à une expérience plus totale. Et il existe d'autres expériences, qui en elles-mêmes sont tout à fait valables, complètes, absolues, mais qui, si nous nous y enfermons, empêchent d'autres aspects de la vérité spirituelle de se manifester et, ainsi, tronquent l'intégralité du yoga. Par exemple, la profonde quiétude absorbante de la paix impersonnelle qui survient avec l'immobilisation du mental est une expérience complète et absolue en soi, mais si nous en restons là, elle fermera la porte à son compagnon absolu (non moins grand, non moins nécessaire, non moins vrai) de la béatitude de l'action divine. Ici aussi, notre foi doit être un acquiescement à recevoir toutes les expériences spirituelles, mais avec une large ouverture, un empressement à vouloir toujours plus de lumière et de vérité, une absence de tout attachement limitateur et sans jamais s'accrocher aux formes qui pourraient entraver la marche en avant de la Shakti vers l'intégralité de l'être, de la conscience, de la connaissance, de l'action et du pouvoir spirituels et vers la totalité de l'Ananda unique et innombrable.

Un extrait de La Synthèse des Yogas - Volume 3 : le Yoga de la Perfection de soi