jeudi 8 septembre 2011

Foi et Shakti (Article en plusieurs parties - partie n°4)

Cette shraddhâ (le mot anglais “faith”, ou le mot français “foi” est inadéquat pour l'exprimer) est en fait une influence venue de l'Esprit suprême et de sa lumière, un message de notre être supramental qui appelle la nature inférieure à sortir de son petit état actuel et à s'élever à un vaste devenir, un dépassement de soi.

Or, ce qui reçoit l'influence et répond à l'appel, n'est pas tant l'intellect, le coeur ni le mental-vital, que l'âme intérieure qui voit avec plus de clairvoyance la vérité de sa propre destinée et de sa mission.

Les circonstances qui déterminent notre première entrée sur le chemin ne sont pas l'indice véritable de l'être qui oeuvre en nous. À ce stade, l'intellect, le coeur ou les désirs du mental-vital peuvent jouer un rôle prépondérant, ou même les accidents fortuits et les stimulants extérieurs ; mais s'il n'y a pas autre chose, nous ne pouvons guère être sûrs de notre fidélité à l'appel ni de notre persévérance endurante dans le yoga. L'intellect peut abandonner l'idée qui l'avait séduit, le coeur se fatiguer ou nous manquer, le désir du mental-vital se tourner vers d'autres objets. Mais les circonstances extérieures ne sont qu'une couverture des opérations véritables de l'esprit et si c'est l'esprit qui a été touché, si c'est l'âme intérieure qui a reçu l'appel, la shraddhâ restera ferme et résistera à toutes les tentatives qui voudraient l'abattre ou la détruire. Non pas que les doutes de l'intellect ne viendront pas à l'assaut, que le coeur ne vacillera pas, que le désir du mental-vital, désappointé, ne retombera pas épuisé au bord du chemin. Tout cela est presque inévitable parfois - souvent peut-être, surtout pour nous, fils d'un âge d'intellectualité, de scepticisme et de négation matérialiste de la vérité spirituelle, un âge qui n'a pas encore secoué les nuages qu'il a peints sur la face du soleil d'une réalité plus vaste et qui résiste encore à la lumière de l'intuition spirituelle et de l'expérience profonde.

Très probablement, ces obscurcissements pénibles seront nombreux ; les Rishis védiques eux-mêmes, si souvent, se sont plaints de ces “longs exils de la lumière” ; et ces obscurcissements peuvent être si épais, la nuit de l'âme si noire, que la foi peut sembler nous avoir totalement quittés. Mais tout du long, l'esprit au-dedans garde son emprise invisible, et l'âme reviendra avec une force nouvelle à sa certitude qui était seulement éclipsée mais non éteinte, car, éteinte, elle ne peut l'être une fois que le moi intérieur a connu cela et pris sa résolution - samkalpa, vjavasâya. Tout du long, le Divin tient notre main, et s'il semble nous laisser chuter, c'est seulement pour nous soulever plus haut. L'expérience de ces retours sauveurs, nous l'aurons si souvent que les démentis du doute deviendront finalement impossibles et, une fois le fondement d'égalité solidement établi ou, plus encore, quand le soleil de la gnose se sera levé, même le doute disparaîtra, parce que sa cause et son utilité auront cessé.

En outre, ce n'est pas seulement la foi en les principes fondamentaux, dans les idées et la voie du yoga, qui est nécessaire, mais, jour après jour, une foi pratique en notre propre pouvoir de réalisation, en les pas que nous avons accomplis sur le chemin, en les expériences spirituelles qui viennent à nous, en les intuitions, les mouvements qui guident la volonté et l'impulsion, en les intensités émues du coeur et les aspirations, en les accomplissements de la vie qui viennent aider, entourer et marquer les étapes de l'élargissement de la nature, stimuler ou jalonner les degrés de l'évolution de l'âme. Aussi, il faut toujours se souvenir que nous partons de l'imperfection et de l'ignorance, et que nous sommes en route vers la lumière et la perfection ; par conséquent, la foi en nous doit être libre de tout attachement aux formes de notre effort et aux étapes successives de notre réalisation.

Non seulement il y aura bien des choses en nous qui seront fortement soulevées afin d'être extirpées et rejetées, une bataille des pouvoirs de l'ignorance et de la nature inférieure contre les pouvoirs supérieurs qui doivent les remplacer, mais il y aura aussi des expériences, des états de pensée et de sentiment, des formes de réalisation - utiles et acceptables en cours de route, et qui peuvent nous apparaître, sur le moment, comme des sommets spirituels -, mais qui, plus tard, nous nous en apercevrons, sont des étapes de transition à dépasser. Alors la foi pratique qui les avait soutenus doit être retirée en faveur de formes plus larges, ou de réalisations et d'expériences plus pleines, plus vastes, qui prendront leur place ou en lesquelles ils seront intégrés et complétés dans une transformation enrichissante.

Pour le chercheur du yoga intégral, il ne peut pas y avoir d'attachement aux lieux de repos en route ni aux demeures à mi-chemin ; il ne peut pas être satisfait tant qu'il n'aura pas établi totalement les grandes bases durables de sa perfection et débouché sur les infinitudes larges et libres - et même alors, il doit constamment se remplir d'expériences nouvelles de l'Infini. Son progrès est une ascension de niveau en niveau et chaque hauteur nouvelle s'ouvre sur d'autres perspectives, d'autres révélations de tout ce qui reste encore à accomplir, bhoûri kartwam, jusqu'au jour où la Shakti divine, enfin, prendra en main toute notre entreprise et le chercheur n'aura plus, alors, qu'à adhérer et à participer joyeusement à Ses oeuvres lumineuses dans une union consentante.

Ce qui le soutiendra tout au long de ces changements, ces luttes, ces transformations - qui autrement peuvent être décourageantes, déconcertantes, car l'intellect, la vie et les émotions veulent toujours s'emparer trop vite du but, se fixer à des certitudes prématurées, et se laissent volontiers aller à l'affliction ou au rechignement quand ils sont forcés d'abandonner ce sur quoi ils se reposaient -, c'est une foi solide en la Shakti qui travaille et une confiance en la direction du Maître du Yoga dont la sagesse n'est pas pressée et dont chaque pas, en dépit de toutes les perplexités du mental, est assuré, juste, ferme, parce que chacun se fonde sur une parfaite compréhension des transactions avec les nécessités de notre nature.

Un extrait de La Synthèse des Yogas - Volume 3 : le Yoga de la Perfection de soi